Nos sacs vus par un homme...

Publié le par Mr et Mme Kakili

Après avoir mis le nez dans nos casseroles et dans notre linge, le sociologue Jean-Claude Kaufmann sonde nos sacs dans « Le sac, un petit monde d’amour » (JC Lattès).

 

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Pourquoi un livre sur le sac ?

Parce que j’adore faire parler les objets. Le sac, j’y pensais depuis longtemps mais je n’étais pas sûr qu’il y aurait matière à écrire un livre. J’ai donc fait un petit test. Comme je rédige des chroniques pour « Psychologies magazine », j’en ai profité pour lancer un appel à témoins : si des femmes voulaient me parler de leur rapport au sac, elles pouvaient m’écrire. J’ai reçu une petite centaine de lettres qui m’ont persuadé que je tenais un vrai sujet et j’ai entamé un dialogue par mails avec 75 femmes. On perd peut-être la spontanéité et la poésie de l’échange oral mais plus c’est anonyme, plus les gens se livrent.

 

Qu’est-ce qui vous intriguait dans l’objet sac ?

Il y a ma curiosité de sociologue et ma curiosité d’homme. On a tous gardé le souvenir d’un sac de notre mère, d’où sortait toujours, comme par magie, le remède à n’importe quel bobo. Pour les hommes, le sac de leur compagne représente un monde intime et personnel qu’ils respectent et dont ils se demandent quel mystère il peut bien renfermer.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans le rapport des femmes à leur sac ?

La passion que certaines éprouvent pour cet objet : elles en parlent parfois avec les mots de l’amour ! Le grand nombre de femmes, aussi, qui trimballent des cailloux ou des petites pierres au fond de leur sac. Et le fait que presque tous les sacs contiennent des mouchoirs et de l’aspirine. Après les clés, le téléphone et la carte bancaire, ce sont les deux objets que l’on retrouve le plus souvent. Ca en dit beaucoup sur la condition des femmes. Elles ont une double journée familiale et professionnelle et cette aspirine omniprésente rappelle la pression mentale qui pèse sur elles en continu. Cette charge explique peut-être le développement du congé qu’on dit parental mais qui reste bien souvent maternel.

 

Le sac a-t-il toujours été un attribut typiquement féminin ?

Non. Ce sont d’abord les hommes qui, dans les classes populaires et rurales, en ont possédé. Nomades, ils y mettaient leurs outils, leur casse-croûte, leur argent. Les femmes qui restaient à la ferme n’en avaient pas besoin ou seulement pour aller à la messe le dimanche. Il est apparu chez les femmes aisées dès le XVème siècle comme élément d’apparat mais le sac à main féminin ne s’imposera vraiment qu’avec l’urbanisation, à partir des années 50.

Aujourd’hui, c’est devenu une pièce centrale de la garde-robe féminine : on n’imagine pas une femme sans sac.

C’est vrai ! J’ai d’ailleurs reçu le témoignage d’une femme qui n’en a jamais utilisé et qui se demandait si elle devait s’inquiéter !

 

Que dit cette spécificité, que signifie le fait que les hommes, même s’ils commencent à en avoir, restent de petits consommateurs de sac ?

Cela renvoie à la différence de rôle toujours actuelle entre les hommes et les femmes : la femme est la « porteuse » de la famille. Quand cette structure s’agrandit, son sac s’agrandit aussi et, après s’être ouvert aux affaires de son compagnon, il s’ouvre à celles de ses enfants. L’égalité homme-femme sera réelle le jour où un homme trimballera en continu avec lui un biberon ou des couches.


Vous dites que la taille de ce sac évolue avec l’âge et la vie privée selon une courbe pratiquement immuable d’une femme à l’autre.

Oui. Les jeunes filles ont souvent des petits sacs, qui correspondent à l’insouciance et à la liberté propres à la jeunesse. Quand elles fondent ensuite une famille, les femmes optent pour un sac nécessairement plus grand. La cinquantaine, qui est souvent synonyme, aujourd’hui, de parenthèse enchantée (les enfants sont grands, les parents ne sont pas forcément à charge) permet de renouer avec un sentiment de légèreté et beaucoup de femmes optent alors, à nouveau, pour un plus petit sac. Les changements de sacs accompagnent donc souvent des ruptures biographiques.


Vous ne parlez pas, dans votre livre, du concept de « it bag », ces sacs qu’il faudrait absolument arborer pour être dans le coup. Ce concept est pourtant devenu central dans la stratégie des marques de luxe.

C’est vrai, j’aurais peut-être pu en parler davantage. Cette notion de « it bag » renvoie à la question de l’identité, de la distinction et les marques savent jouer sur ce terrain-là. Il y a un déficit structurel d’estime de soi dans notre société. Avant, il suffisait d’occuper la place qui nous était assignée dans la hiérarchie ; aujourd’hui, il faut être à la hauteur des attentes et du regard de l’autre dans une société d’évaluation mutuelle systématisée. Chacun note chacun sur sa façon de s’habiller, d’élever ses enfants ou de passer ses vacances. Dans ce contexte, un sac griffé ou it bag peut être un moyen commode - à condition de pouvoir se le payer ! - de glaner des bons points. Ce qui n’empêche pas certaines femmes de préférer jouer une carte plus personnelle en achetant leur sac chez le petit artisan dont elles aiment vraiment les créations.

 

 

Source : NouvelObs

Publié dans Les Actus

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